Biennale Watch This Space 11
artconnexion, Lille

duo ORAN
Les Clandestines
Jardin écologique, Lille

Violette. Printemps. Clitoriforme. Parasite. Cette suite hétéroclite de mots servirait parfaitement de carte d’identité à la Lathraea clandestina, plante plus connue sous le nom de Clandestine. Au même titre que les Pensées, les Immortelles ou les Impatientes, les Clandestines charrient leur lot d’équivoques fécondes qui ont inspiré au duo ORAN – Morgane Clerc et Florian Clerc – leur projet éponyme. Arpenteurs d’espaces verts, ces jeunes artistes découvrent il y a quelques mois l’existence des clandestines au Jardin écologique de Lille, un espace vert insoupçonné et peu connu situé sur d’anciennes fortifications Vauban, où ils élurent résidence artistique. Leur attention se focalise alors sur cette plante qui pousse de manière souterraine, se nourrit des racines des arbres (d’où sa classification de parasite) et fleurit par touffes violettes entre mars et mai. Pourtant, elle n’avait rien à faire là… Répandue dans l’ouest et sud-ouest de la France, elle aurait été importée par des botanistes dans la capitale des Flandres. La clandestine se doublerait donc d’une émigrée. Étrange résonance des termes lorsque l’on apprend la vie clandestine qui se joue de l’autre côté du périphérique, aux confins du Jardin écologique : y sont installés des camps de Roms et de gitans, que l’on nomme volontiers « clandestins ». Si le bar, la radio ou les amours clandestins ont le goût de la bravade ou de la résistance, le terme aujourd’hui (remarquez qu’il s’accorde rarement au féminin) renvoie par extension à une activité ou présence indésirable, voire illégale1.

(P)réserver
Cette association clandestin/illicite est régulièrement apparue dans les échanges entre les artistes et les visiteurs du jardin, curieux de leur activité artistique sur place. Car à travers le motif purement floral, décliné en croquis, broderies sur tabliers et drapeau (où la clandestine supplanterait le lys lillois) ou en céramiques blanches (fabriquées sur place par le duo ORAN avec l’aide de promeneurs au fil des mois), le projet artistique déborde la botanique et devient matière critique. La fleur cristallise la contradiction de cet espace vert sauvage où les usages se heurtent, entre des citadins en mal de vert qui viennent s’y ressourcer et des usagers tenus en marge qui s’en servent comme ressource, lieu de commodités improvisé, lieu de prostitution… Bref, un espace qui oscille finalement entre préserver et réserver. Les artistes ouvrent alors une réflexion globale – politique, sociale, environnementale – sur la manière dont on cohabite. Ils formalisent ce point de tension à travers Révérence, une arche à la façon des portails qui marquent l’entrée des sanctuaires. Celle-ci est érigée à l’endroit précis où deux barreaux métalliques de la grille d’enceinte du jardin ont été écartés, béance qui permet d’y pénétrer côté périphérique. Une série de clandestines en céramique blanche y est déposée telles des offrandes, pour sacraliser ce qui peut apparaître comme une profanation. Prière donc de laisser pousser/passer.

Alexandrine Dhainaut

1 L’étymologie nous rappelle que « clandestin » ne se rapporte à la loi que par extension : le terme vient du latin clandestinus qui signifie « ce qui se fait en secret ». De son nom complet, la Lathrée Clandestine renvoie aussi au grec lathraïos qui signifie « caché ».